Abdelghani Boudik

Poésie en musique

Arts EN ↓ 38 episodes

Je suis Abdel. Non-voyant, j’écris assis par terre, les écouteurs vissés aux oreilles, guidé par la voix de moins en moins mécanique de mon lecteur d’écran. Je ne supporte pas que les poèmes restent immobiles : je les attrape, je les secoue, je souffle dedans. Parfois ça grésille, parfois ça casse, mais toujours ça respire. On croit qu’un poème ne peut pas être Groovy? Moi je montre l’inverse. J’ai entendu Hugo sonner comme du folk américain et Du Bellay résonner en métal symphonique. Alors je sais que la poésie n’est pas un musée : je veux l’arracher au calme mortel des anthologies et la bala...

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Abdelghani Boudik

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Arts

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Jul 1, 2026

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Episodes

William Blake : mélopée 01.07.2026

Un vieux poste grésille derrière le comptoir : « Qui… se lèvera ? ». L’écran saute, pub de lessive, puis la ruine d’une école. J’ai tourné le son plus bas — pour répondre à un message sans importance. Et pourtant la voix insiste, elle mord dans l’odeur de graisse rance et de tabac froid. La main de Dieu cogne comme un bouton rouge qu’on presse sans y penser, le Péché se répand comme la mousse sale...

Pierre de Ronsard : mignonne, allons voir si la rose 15.06.2026

Formica froid, odeur de kebab qui s’attarde. « Mignonne, allons voir si la rose… » — elle « avoit desclose » au matin sa robe vermeille ; et vespres venues, déjà « cheue », froissée, ternie. Marastre Nature l’a jetée bas. La splendeur : un soupir. — Cueillir ? souffle-t-elle. Comme si le choix avait un parfum. — Cueillez, cueillez vostre jeunesse ; la phrase siffle, se perd. Sss… souffle, silence....

Sophie d'Arbouville : un jour d’absence 01.06.2026

L’horloge… grince, puis s’arrête. Une dent cassée, peut-être. Le livre est resté ouvert, mais une tache de café ronge la page. L’odeur froide colle aux doigts. Silence… trop lourd. « À ce soir » revient, bancal, comme une radio brouillée. Promesse, menace — je ne sais plus. Le visage se brouille, je le cherche, il glisse. J’ai peur de l’oubl— Un verre sale traîne au bord de la table. Je n’arrive p...

Paul Fort - complainte du petit cheval 15.05.2026

La pluie ne tombe pas vraiment. Elle reste sur lui, fine, obstinée, comme une main qui oublie de partir. Le cuir boit, puis garde. Sous la sangle, ça chauffe doucement. Il baisse un peu la tête. Il avance. Un pas. Puis un autre. La roue gauche prend dans l’ornière, lâche, reprend. Le bois derrière grince. Dans le fossé, une bouteille cogne contre une pierre — clac — puis rien, puis clac encore, co...

Charles Baudelaire : alchimie de la douleur 01.05.2026

Hermès, parle plus bas. La lumière bave sur le mur écaillé, juste au-dessus de la boîte à fusibles. Quelqu’un a collé une image de Vierge à l’Enfant sur la tôle, et maintenant elle fond lentement. J’écris sur un genou, l’autre coincé sous le lavabo. C’est là qu’il est revenu. Le vers. Le cadavre. Le sarcophage. Tu me rends l’égal de Midas, oui — Mais pas de l’or. Du plomb, du pus, du sel. Ce que j...

Louise Labé — baise m’encore 15.04.2026

La chaleur s’accroche au plafond, lourde, presque huileuse. Le rideau colle au mur, le tissu sent la sueur et le vin renversé. Sur la table, un miroir fêlé découpe la lumière en éclats de peau. Le drap, chiffonné, garde la marque d’un genou et la trace humide d’une bouche. Une mouche tourne autour du verre ébréché, obstinée, minuscule témoin du désordre. « Baise m’encor, » — la phrase revient, san...

Paul Verlaine : à Aurélien Scholl 01.04.2026

Sous mes doigts tachés d’encre sur un ticket froissé, Verlaine revient à seize ans, à ce bachot qui semblait monstrueux, et à cette Denise glissée sous la table comme un secret trop chaud pour rester en surface. Il n’y avait pas que l’école : il y avait la clandestinité, les désirs nerveux, la complicité de l’interdit, une poussière de craie mêlée à l’odeur du vin renversé. Puis éclatait, comme un...

Aimer Césaire : à la mémoire d’un syndicaliste noir 15.03.2026

L’air de l’arrière-salle colle aux narines, odeur de canne fermentée et de sueur vieillie. Le métal du ventilateur grince encore d’un souvenir, mais c’est ta voix qui persiste, non ta parole : ton sourire. Il ruisselle comme sel et rosée, fissurant l’ombre, gravé dans la poussière des murs. Ton peuple avançait cabrouet hargneux, ventre affamé, reins de jurons, tiré par la boue. Coutelas, sabres, s...

Sully prud’homme : les yeux 01.03.2026

« Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux » — l’énumération s’élève, mais une rature intérieure barre le vers : trop beaux pour durer. Pas besoin de l’écrire, on l’entend déjà, un murmure qui griffe la psalmodie. Le soleil se lève « encore », indifférent, et ce « encore » racle comme un couteau contre la vitre. La scène se resserre : quelqu’un lit à voix basse, puis frappe du doigt, sec : « Non, no...

Jean-Pierre Claris de Florian : plaisir d’amour 15.02.2026

Le verre ébréché pend au bord de la marche, il menace de tomber à chaque vibration de pas, et je chuchote malgré moi « plaisir d’amour… », le refrain ricoche sur les murs décrépits, s’amplifie, me cogne au crâne comme un marteau qui refuse de se taire. Sylvie — prénom sec, craché. Elle avait juré « toute la vie » et moi j’y ai cru comme un enfant qui serre une bille fêlée dans sa paume, persuadé q...

Guillaume Apollinaire : la jolie rousse 01.02.2026

Il parle seul sous les néons vacillants d’une gare éventrée. Son crâne, traversé d’une cicatrice, bat comme un tambour crevé. À chaque pulsation, la guerre revient : les noms des morts se mêlent aux horaires effacés d’un tableau noir qui clignote encore. Dans sa main, une clé rouillée. Il croit qu’elle ouvre la chambre où dort la rousse. La voix se déchire, moitié prière, moitié comptabilité des f...

Louis Aragon : Elsa 15.01.2026

Une chaise grince, vieille carcasse de bois, sous mon poids. La pluie bat fort, et les néons de l’immeuble voisin clignotent — comme des alarmes obstinées. Elsa, dans le poème, dort. Mais je ne crois pas à la paix de ce sommeil. « Ô corps sans poids », répète-t-il, et je répète aussi : ô corps, ô absence, ô jalousie… puis la voix se casse, se brise, comme une prière qui bafouille. Les fables revie...

Pierre Albert-Birot : aux jeunes poètes 01.01.2026

« Immatériels matériaux » — la formule sonne comme une énigme de marché noir. On distribue aux apprentis poètes des caisses vides et des outils rouillés, et l’on leur dit : construisez. Puis l’injonction : « Obéissez ». Mais à qui ? Aux autres, à soi, à une Loi qui n’a pas de nom. Ça se contredit exprès, ça titube, et c’est dans ce vertige que naît le poème. Comme une mère qui enfante et rit d’avo...

Guillaume Apollinaire : les sapins 21.12.2025

Un souffle me traverse, comme si une note étranglée s’accrochait à mes aiguilles. J’ai été décoré d’ampoules brûlantes, ficelé de guirlandes trop lourdes ; le salon sent la cire éteinte et la poussière stagnante. Chaque pas fait vibrer le parquet, mais personne n’écoute le cri qui se serre dans mes fibres. Par la vitre passent les phares, bateaux anonymes, et je voudrais lever mes bras pour les sa...

Pierre de Ronsard : ciel, air et vent 11.12.2025

Un dessous de table gras, chewing-gum écrasé, odeur de friture qui colle aux cheveux. C’est là que je rature, stylo qui bave, lettres tordues. Ronsard, lui, planquait son incapacité derrière des « ciels, vents et monts » — un défilé de paysages pour masquer le trou dans la gorge. Franchement, ça sonne comme un type qui meuble la conversation parce qu’il n’a rien d’autre à sortir. « Antres moussus...

Émile Verhaeren : décembre 01.12.2025

Mur. J’écris vite avant que l’encre ne bave trop. Nous sommes le vent, nous portons des sacs plastiques arrachés, nous grinçons contre les volets, nous cognons dans vos gouttières fendues ; nous ne savons pas attendre. Nous sommes la pluie, traînée sombre, auréole ouverte au plafond, gouttes qui tombent dans des bassines cabossées et réveillent vos nuits. Nous voulons entrer, loger dans vos faille...

Charles d’Orléans : que me conseillez-vous mon cœur ? 21.11.2025

I. Doute Que me conseillez-vous, mon cœur ? Dois-je cliquer, malgré la sueur, Ou laisser l’écran devenir noir, Comme mes mains qui tremblent ce soir ? II. Faute Notification bleue, silence figé, « peine douleure » mal orthographiée — cicatrice verbale, blessure au doigt, mauvais signe qu’elle ne lira pas. III. Rejet L’icône grésille, la pièce jointe s’efface, Tampon refus, captcha sans grâce. Chaq...

Pablo Neruda, À mon cœur suffit ta poitrine 11.11.2025

Le vieux professeur entre, sa canne résonne contre les marches de l’amphithéâtre. Les néons bourdonnent. L’odeur de craie et de poussière flotte. Quelques étudiants tapotent sur leurs téléphones, d’autres notent mécaniquement. Il pose ses feuilles sur le pupitre, ajuste ses lunettes. Sa voix s’élève, grave, ferme : « Écoutez. Ce poème de Neruda, le douzième du recueil Vingt poèmes d’amour et une c...

Paul Éluard : la courbe de tes yeux 01.11.2025

Ipad posée sur mes genoux, je tape ce vers : « la courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur ». La lumière vacille, reflet bleu sur mes ongles, et ce cercle amoureux ressemble à une projection de cinéma rayée. Je pense aux films de Buñuel, aux paupières tranchées de Un chien andalou, où l’œil devient à la fois ouverture et blessure. Le poème d’Éluard dialogue alors avec une image brutale, comme s...

François Villon : la balade des pendus 21.10.2025

Impact frontal : « Frères humains », et déjà ça craque comme une poutre qui cède. L’ouverture de Villon est un jet de pierre dans la poitrine. Pas d’échauffement, juste la vision : cordes, os, foule qui passe en retenant son souffle. Ça claque et ça salit. Puis l’orgie des détails : pluie qui boit, soleil qui grille la chair, oiseaux qui percent les orbites. Mais cette fois les voix se mêlent : un...

Maya Angelou : je sais pourquoi l’oiseau en cage chante 10.10.2025

Entre le -3 et le 12, l’air sent l’ozone et la poussière d’extincteur. L’écran clignote : ERROR 504 / GORGE NOT FOUND. Mes côtes cognent contre la cage. J’ouvre la bouche : une rafale de bips, volée d’oiseaux morts heurtant les antennes relais. La voix de sécurité répète : « Envol… envol… », mais ses mots se décomposent, scripts désossés, plumes calcinées. Alors je code mon cri : if wings == cut:...

Jean de La Fontaine : songe d’un habitant du Moghol 01.10.2025

Le ticket est tombé entre les sièges, je n’arrive pas à le repêcher. Le Mogol de La Fontaine reste coincé dans ma tête comme une écharde : vizir sauvé, ermite damné, justice de travers. Je crois relire, mais une lettre m’échappe — « Solitdue » au lieu de solitude. J’ai honte de ne pas corriger, je laisse la faute, elle dit mieux que moi ce que je vis. Sous le néon du wagon, les clartés errantes re...

Amélie Paris : fin d’été 21.09.2025

La guitare gratte, corde sèche qui résonne comme une dent fêlée. Dans la chambre, les chaussettes sales traînent, le rideau pend de travers, et l’ampoule nue oscille au moindre courant d’air. Elle ferme les yeux, mais ça ne cache rien : l’air a ce goût rance qu’on sent dans les couloirs de métro, un mélange de poussière et de métal. Les larmes coulent à la chaîne, encore et encore, pas même héroïq...

Arthur Rimbaud : le bateau ivre 11.09.2025

Un banc rongé. Griffé de pluie séchée. Croûte de miettes collées comme des cicatrices. L’air sent le fer, rance, métallique — une odeur qui reste sur la langue comme une lame rouillée. Entre deux pages trempées, j’entends la coque râler : pas un navire, non, mais un os fendu qui veut parler, encore, toujours. J’ai vu. J’ai cru voir. J’ai perdu. Trombes. Bêtes marines. Astres éclatés comme plaies b...

Mahmoud Darwiche : l’art d’aimer 31.08.2025

La coupe d’azur repose sur le marbre, entourée de sept coussins gonflés comme des nuées. L’encens se déploie, épaississant l’air d’un voile. Il attend. Il attend, il attend, il attend — et chaque reprise le contracte davantage : gorge desséchée, reins d’un cheval sellé sur place, doigts prêts à rompre la corde. Patience ? Non : une patience barbelée. Alors, la vision : elle franchit le seuil, robe...

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